13 octobre 2010

Gout fraise et rouge cerise

    Le téléphone sonna. Une sonnerie comme on n’en fait plus,
de celle qui vous font hérisser les poils de la nuque, qui vous donnent envie de tout balancer. Une jeune femme bougea dans la cabine du train couchette. Le genre de femme qui ne répond pas à la première sonnerie. Elle portait un shorty maille Triumph et un débardeur noir. Elle s’assit sur le rebord de son lit, les pieds pendant dans le vide tandis que
ses cheveux ondulés cachaient son visage. Elle tira une Lucky de son paquet de cigarettes et l’alluma aussitôt. Le téléphone sonnait toujours. Ce n’était pas le genre de femme à perdre la tête pour une sonnerie. Elle se comportait toujours ainsi. Dans une bouffée de tabac elle
décrocha :
— Allô, dit-elle, les ongles de sa main gauche caressaient son sein droit.
Une voix féminin se fit entendre :
— Oui ma chérie c’est maman, comment vas-tu ?
La jeune femme écarta légèrement le téléphone de son oreille.
— Maman, il est trois heures du matin. Qu’est ce que tu veux ?
— Je voulais prendre des nouvelles de ma fille. Je me faisais un sang d’encre, cela fait une semaine que je n’ai pas de nouvelles. Tout va bien ?
— Je rentre demain. Tu ne pouvais pas attendre que je sois à la maison ?
— Je m’inquiétais. Tu es sûre que tout va bien ?
— Oui maman, je vais bien. Je vais même…
— Nan mais je voulais savoir. Cela fait une semaine que tu étais à Berlin et je ne pouvais pas t’appeler. Et puis comme je n’arrive pas à dormir à cause de mes insomnies, je pensais que cela te ferait plaisir
si je te passais un coup de fil. Je me suis fait un souci !
La jeune femme tira une bouffée de sa cigarette.
— Mmmhh… Maman écoute je vais très bien. Tu n’as pas de soucis à te faire.
— Je sais que je ne devrais pas m’inquiéter mais tu me connais.
Et puis tu étais à Berlin, je voulais savoir si tout s’était bien déroulé.
— Je vais bien. Arrête de me demander ça. Écoute je dois raccrocher, je vais réveiller les autres.
— Quand arrivez-vous à Paris ?
— Tout à l’heure vers neuf heures.
— Et vous reprenez le train pour Quimper qu…
— Maman, interrompit la jeune femme, je viens de te le dire. Je rentre demain, arrête de t’inquiéter. Écoute je vais vraiment devoir raccrocher.
— Oui excuse moi ma fille, je n’aurais pas dû te réveiller. Sois prudente demain sur la route. Promets moi.
—Oui maman je te le promets. Et elle raccrocha.
La jeune femme se rallongea et finit sa cigarette tout en regardant le plafond. La semaine à Berlin avait été riche en émotion. Beaucoup trop même. Avant de s’endormir, une dernière question vint la tarauder. Pourquoi avait-elle ce goût de fraise dans la bouche ?

    Il en était encore à son premier verre de whisky, un Jameson on the rock, lorsque la petite demoiselle qu’il avait observée sur le quai de la gare fit son entrée dans le wagon restaurant. Elle avait les cheveux auburn et on voyait le bord de ses oreilles. Elles étaient légèrement
décollées. Elle était suivie d’une jeune femme svelte, à l’air énergique et qui semblait être sa mère. Dans une parfaite maitrîse de soi, elle sélectionna une table qui lui parut être un excellent choix. En effet, elle n’était qu’à deux tables de lui. Sa mère commanda un thé. Tango Square, de Gotan Project, était diffusé par les enceintes. Au moment où le thé fut apporté, la petite demoiselle surprit le regard qu’il posait sur elle et sa mère. Elle le regarda attentivement à son tour, faisant
l’inventaire de sa personne, puis, soudain, comme une étoile filante, elle le gratifia d’un sourire. Un petit sourire plein de malice et marqué d’une pointe de désinvolture. L’homme tentant bien que mal de lui rendre ce sourire de politesse, quelque peu gêné d’avoir été surpris. Avant qu’il ne s’en soit rendu compte, la jeune fille se campait devant sa table.
Son regard pétillait d’assurance. Une assurance que beaucoup aurait enviée. Elle était habillée d’une robe imprimée à fleurs de couleur bleue, qui faisait ressortir la couleur de ses cheveux.
— Je m’appelle Rachel dit-elle.
— Bonjour Rachel, voulez-vous vous installer à ma table ?
— Volontiers mais pas longtemps. Merci. Elle s’assit avec grâce et délicatesse sur la chaise. Prenant soin de ne pas plisser sa robe.
Il ne trouvait rien à lui dire,il avait beau se creuser la tête.
Il lui sourit à nouveau, puis fit remarquer le temps affreux qu’il y avait dehors.
— Oui en effet dit–elle d’une voix qui laissait penser qu’elle déteste les banalités du langage. D’où venez –vous ?
— Je reviens de Berlin. J’y ai passé une semaine avec ma classe.
— Avez vous trouvé la ville intéressante ?
— Oui. L’architecture est formidable. De grands espaces verts zèbrent la ville, les gens sont accueillants. Dans l’ensemble je dirais que j’ai apprécié.
Elle porta sa main à ses cheveux et réajusta une mèche derrière son oreille.
— Pourtant vous me semblez quelque peu amere, continua-t-elle. J’ai l’impression que votre voyage ne s’est pas déroulé comme vous l’auriez souhaité. Vous me paraissiez particulièrement seul et je m’interrogeais sur vous. Ma mère me dit tout le temps de faire des efforts car je suis très froide.
Il lui répondit qu’elle avait raison, qu’il se sentait seul et qu’il était heureux qu’elle soit venue le voir. Elle le regarda avec un regard quelque peu effronté :
— Vous me trouvez froide ?
— Non, absolument pas, reprit-il.
— Alors racontez moi ce qui vous est arrivé.
— Je vais d’abord te raconter une fable.
«  Un bébé ours blanc sur la banquise, qui gambade joyeusement
autour de sa mère. Tout d’un coup, un chasseur tire sur elle. La maman ourse glisse et tombe sur le flanc, un petit rond rouge s’élargissant dans sa fourrure immaculée. Elle grogne de douleur. L’ourson ne s’est aperçu de rien, il continue de sautiller jusqu’au moment où il s’aperçoit que sa mère ne bouge plus. Au début il croit qu’elle dort. Il la pousse, mordille son museau, renifle ses yeux clos. Il essaie de soulever une patte, puis une autre, qui retombent lourdement dans la neige rouge et gluante.
Il passe ainsi dix, vingt, trente minutes à essayer de réveiller sa maman. Progressivement il finit par comprendre qu’elle vient de mourir sous ses yeux. Il se met à gémir, c’est d’abord une plainte rauque, discrète, qui ressemble à celle d’un enfant blessé, puis il crie, il pleure, hurle à la lune.… Mais avant de s’éloigner définitivement sur la banquise, comme pris d’un doute, l’ourson blanc se retourne une dernière fois vers sa mère. Il essaie de soulever sa paupière, de lécher son museau. Il insiste. Et soudain il se passe une chose incroyable : la maman ourse entrouvre un œil, puis l’autre ! Elle bouge, elle respire, elle se met à bâiller et s’étire !  Le bébé ours crie à nouveau, mais de joie. Il danse sur place, grimpe sur sa mère, qui le repousse tendrement… En fait la maman ourse n’a eu qu’une éraflure, la balle du chasseur ne l’a pas tuée, elle était seulement évanouie, le temps que sa plaie cicatrise. C’est un miracle. L’homme est reparti, l’ourson et sa mère se rapprochent pour se tenir chaud, avant de disparaître dans le blizzard, heureux comme s’ils venaient de renaître.  »
— Il s’agit là d’une histoire raconté par Beigbeder dans son roman Au secours pardon. Comprend tu la signification de cette histoire ?
— Oui ! Je pense avoir cerné l’idée globale, dit-elle.
— Il explique plus tard dans le livre qu’il venait de raconter la vie de Jésus. L’histoire d’un père absent, parti au ciel, mais vivant, pas mort. Il faudra que tu le lises un jour. Pour moi cette histoire à une toute autre signification. Elle montre à quel point nous ne pouvons faire confiance aux personnes que nous aimons. Et quand bien même il reviendrait vers nous, le lien nous unissant aura été brisé.  Plus rien ne nous retient à cette personne.  Malheureusement, je suis comme l’ourson. Je reviens toujours en arrière pour vérifier si il n’y a pas un dernier espoir alors que je devrais fuir.
Dans un silence gêné, elle mordillait frénétiquement la peau de son ongle rongé. Sa mère lui fit signe de revenir. Elle ne fit pas mine de quitter la table. Au contraire, elle mit ses pieds parallèlement et, fixant le sol, mit ses chaussures au même alignement.
— Je vous vois prendre des notes depuis tout à l’heure, pourquoi ? demanda-t-elle
— J’écris pour ne pas oublier. Je compte écrire des nouvelles sur Berlin.
— Avant que je parte, promettez moi d’écrire une nouvelle sur notre rencontre. Même si je n’ai jamais l’occasion de la lire. Promettez moi d’écrire une histoire.
— Ce sera la dernière nouvelle de Berlin. Celle qui clôturera cette semaine.
— Au revoir dit-elle. Je compatis à ce que vous ressentez et j’espère que les choses iront en s’arrangeant. Et elle regagna sa table.
L’homme commanda un autre Jameson et resta là à les regarder toutes les deux, jusqu’à ce qu’elles se lèvent pour partir. Rachel lui fit un signe de la main qu’il lui rendit, en se levant à moitié de sa chaise. Moins d’une minute plus tard, la petite demoiselle revenait dans le wagon
restaurant et lui offrit une sucette rouge cerise avant de disparaître une nouvelle fois.

L’homme remonta les couloirs en direction du wagon 94 et entra dans la chambre 345. La chambre sentait le tabac froid. La fenêtre était ouverte. Il jeta un regard sur la jeune femme qui dormait sur le lit du milieu. Puis il se dirigea vers une valise, l’ouvrit, fouilla entre les caleçon et t-shirt, et en tira une enveloppe qu’il posa au chevet de la jeune femme. Ensuite il vint s’asseoir sur le lit inoccupé en face, la regarda quelques minutes, rajusta sa veste, puis sortit de la cabine, du train, de la gare, de la ville, de sa vie.

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